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Jérémie Minani : « Le pouvoir en place au Burundi n’a pas de légitimité pour amorcer un amendement constitutionnel »

Avec le retrait du Burundi de la CPI, l’opposant en exil se dit déçu mais se trouve conforté par le fait l’enquête préliminaire suit son cours normal. Déçu aussi du projet de la Constitution amendé, il soutient ouvertement “une lutte armée face à l’amendement de la Constitution burundaise qui veut instaurer un régime semblable à la Corée du Nord”.

Jérémie Minani est président du RDB, ancien chargé de la communication du CNARED

Votre réaction quant au retrait du Burundi du Statut de Rome ?

C’est une grande déception pour moi de voir qu’un petit groupe d’individus continue d’isoler le Burundi sur la scène internationale dans le seul but de s’assurer l’impunité. Mais l’important est que la CPI reste compétente pour tous les crimes relevant de sa compétence commis au Burundi entre le 26 avril 2015 et le 26 octobre 2017. Déjà amorcé, l’examen préliminaire continue son cours normal et pourrait déboucher sur une enquête proprement dite. Bien plus, même après la date du 26 octobre 2017, si des crimes relavant de sa compétence sont commis, la CPI pourrait poursuivre les auteurs et les juger si le Conseil de Sécurité des Nations-Unies le demande ou si un État partie au Statut de Rome saisit officiellement la CPI. Il n’y a donc aucune chances que les auteurs de crimes de droit international commis ou qui seraient un jour commis au Burundi échappent à la justice simplement parce que le Burundi n’est plus partie au Statut de Rome.

Le projet de loi portant révision de la Constitution a été étudié au conseil des ministres. Analyse et commentaire ?

Trois points ont retenu mon attention : la suppression de la disposition limitant à deux le nombre de mandats présidentiels, ainsi que l’allongement de la durée du mandat présidentiel de cinq ans à sept ans. Il y a aussi l’abandon d’une majorité renforcé des 2/3 pour le vote des lois au parlement, ce qui exigeait une sorte de consensus démocratique entre le parti au pouvoir et l’opposition pour voter les lois et enfin l’abandon de la référence à l’Accord d’Arusha. A mon avis, ces trois points signifient que Pierre Nkurunziza veut rester au pouvoir pour le reste de sa vie, le retour au système du parti unique va être consacré et enfin l’Accord d’Arusha va être définitivement enterré.

Mais si changement de la Constitution il y a, il exprimera la volonté d’une majorité du peuple burundais …

Mettons de côté le fait que le pouvoir en place au Burundi n’a pas de légitimité pour amorcer un amendement constitutionnel. Mettons aussi de côté le fait qu’un amendement constitutionnel d’une telle ampleur est inimaginable dans un pays en crise politique profonde où plus de cinq cents mille burundais, soit un huitième de l’électorat ont été forcés à l’exil. Sans oublier que presque toute la classe politique d’opposition est en exil. Mais focalisons notre attention sur le contenu de cet amendement : s’il approuvé, il instaurera au Burundi une dictature semblable à celle de la Corée du Nord. C’est donc un projet inacceptable qui doit être empêché par tous les moyens, y compris les armes.

Des armes contre la démocratie ?

C’est incroyable que Pierre Nkurunziza et son parti, le CNDD-FDD osent amender la Constitution dans le seul but d’instaurer un régime semblable à celui qu’ils ont pris le chemin du maquis pour combattre, il y a quelques années. Il me manque souvent des mots pour exprimer ma frustration face à cette tentative délibérée des détenteurs du pouvoir au Burundi de balayer d’une main tous nos acquis démocratiques des 24 dernières années et, ce faisant, de retourner le Burundi dans une guerre civile. Je dois avouer que je suis parmi ceux qui sont préparés à utiliser tous les moyens, y compris la violence, pour empêcher que le Burundi devienne la Corée du Nord.

D’aucuns estiment que ceux qui attaqueront le Burundi seront écrasés. Ne redoutez-vous pas d’être traînés devant la justice nationale et internationale pour avoir livré des jeunes comme chair à canon ?

Notre démocratie est en péril. Il nous appartient à nous, peuple burundais de la défendre. Empêcher Pierre Nkurunziza de transformer le Burundi en Corée du Nord doit être un devoir civique pour chaque burundais et même pour l’ensemble de la communauté internationale. Cela ne devrait en aucun cas être confondu avec la Commission des crimes de droit international. Par ailleurs, je soutiens que toute résistance armée doit être respectueuse des droits de l’homme et du droit international humanitaire.  Si Pierre Nkurunziza pense qu’il va anéantir cette résistance, il se trompe parce les résistants se trouvent même dans son palais présidentiel.

Des opposants sont au Burundi. Pourquoi ne rentrez-vous pas au Burundi pour y mener votre activisme politique ?

J’ai été forcé à l’exil comme l’ont été plus de 500 mille Burundais depuis avril 2015.Quand j’ai décidé de fouir le Burundi en septembre 2015, j’avais déjà échappé à plusieurs tentatives d’assassinat, mes bureaux ont été ciblés par des attaques à la grenade. Bref, je devais choisir entre deux options : rester au Burundi et être tué ou prendre le chemin de l’exil. Comme tout réfugié, j’aimerais rentrer dans mon pays le plus rapidement possible. Mais je sais que cela n’est pas possible aussi longtemps que la solution à la crise qui secoue mon pays depuis avril 2015 n’aura été trouvée. Je suis donc préparé à rester en exil aussi longtemps que le mal que j’ai fui reste là.

L’exil épuise au moment où l’on a des appels au retour volontaire…

Je ne suis pas de ceux qui se fatigueront un jour et abandonneront la lutte que nous avons commencée en avril 2015. Je suis prêt à continuer cette lutte jusqu’à la dernière goutte dans mon sang parce que je suis convaincu que c’est une lutte pour la survie de la démocratie au Burundi.

Pourtant, l’Occident qui soutient l’opposition en exil semble amorcer des gestes d’apaisement…

L’Occident ne soutient pas l’opposition. Il est plutôt contre les atrocités de masse en cours au Burundi depuis Avril 2015. C’est pourquoi il est taxé à tort de soutenir l’opposition. Les sanctions prises contre le Burundi par l’Union Européenne par exemple l’ont été en vertu de l’Accord de Cotonou, pas parce que l’Occident soutient l’opposition. Je refuse aussi l’idée que l’opposition devrait appeler les Burundais en exil à rentrer parce la situation politico-sécuritaire continue à se détériorer. Par ailleurs, ce n’est pas l’opposition qui retient les réfugiés en exil, c’est Pierre Nkurunziza qui les a forcés à l’exil et qui, au lieu de s’engager dans les négociations inclusives sous médiation internationale pour trouver une solution à la crise qu’il a lui-même créé, continue d’aggraver cette crise. Le jour où la situation se normalisera, les réfugiés burundais n’attendront pas un appel de qui que ce soit pour retourner dans leur pays, ils le feront automatiquement. Il en ainsi pour les leaders de l’opposition en exil et les militaires qui ont refusé les ordres manifestement criminels de Pierre Nkurunziza et qui ont préféré s’exiler.

Pour de nombreuses analyses, crise d’avril 2015 est passée. Les réfugiés devraient rentrer pour se préparer aux élections de 2020, sinon elles se dérouleront sans eux …

Concernant 2020, il n’y aura pas d’élections libres, à moins d’un miracle qui permettraient que très rapidement, des négociations inclusives aient lieu entre les détenteurs du pouvoir et l’opposition et qu’un compromis soit trouvé pour mettre fin à la crise. Personnellement, je ne suis pas prêt à participer à un plébiscite organisé par Pierre Nkurunziza pour légitimer sa présidence à vie en 2020.

Des internautes affirment que des rebelles armés contre le pouvoir en place à Bujumbura n’existent que sur les réseaux sociaux. Votre point de vue?

Depuis le début de la crise que traverse notre pays, je suis parmi les rares politiciens qui n’ont cru une seconde aux négociations pilotées par la communauté Est-Africaine. Je savais que Pierre Nkurunziza et le CNDD-FDD ne les accepteront jamais. J’étais au courant que les détenteurs du pouvoir burundais étaient prêts à les saboter par tous les moyens. C’est pour cette raison que je n’ai jamais caché mon soutien à la résistance armée pour détruire le régime mis en place par le CNDD-FDD. Mais face aux pressions de la sous-région, de l’Union Africaine, des Nations-Unies et des partenaires du Burundi comme l’Union Européenne qui privilégient toujours les négociations, la majeure partie des hommes politiques burundais et même des forces de défense et de sécurité qui ont refusé se servir Pierre Nkurunziza ont préféré garder l’idée de la résistance armée à l’étape organisationnelle et de ne pas passer à l’acte. C’est ce qui justifie que ces internautes disent que les groupes armées n’existent que sur les réseaux sociaux. Mais avec cet amendement de la Constitution qui vient mettre fin à ces négociations, je pense que la lutte va changer de couleurs.

One Comment

  1. Ntahitangiye

    1)”C’est pour cette raison que je n’ai jamais caché mon soutien à la résistance armée pour détruire le régime mis en place par le CNDD-FDD”
    2)”Mais face aux pressions de la sous-région, de l’Union Africaine, des Nations-Unies et des partenaires du Burundi comme l’Union Européenne qui privilégient toujours les négociations, la majeure partie des hommes politiques burundais et même des forces de défense et de sécurité qui ont refusé se servir Pierre Nkurunziza ont préféré garder l’idée de la résistance armée à l’étape organisationnelle et de ne pas passer à l’acte”
    Monsieur Jérémie Minani,
    Voici un témoignage de ce que j’ai vu concernant l’état d’esprit d’un réfugié : En juillet 1972 j’étais à Kigoma en Tanzanie, les réfugiés étaient convaincus qu’ils allaient renverser le pouvoir de Michel Micombero dans les jours qui suivraient. Certains de ceux qui pensaient renverser le pouvoir de Micombero n’ont pu revenir au Burundi que grâce à la victoire non armée du FRODEBU de Melchior Ndadaye. C’est à cause de l’assassinat de ce dernier que le peuple a déclenché une guerre de 10 ans, au départ CNDD( et après sur le terrain on a eu

    “Je suis prêt à continuer cette lutte jusqu’à la dernière goutte dans mon sang parce que je suis convaincu que c’est une lutte pour la survie de la démocratie au Burundi”.
    La démocratie c’est quoi exactement ?
    La dictature = sans démocratie
    Démocratie = sans dictature
    Mais l’impunité= démocratie ?
    Mais si vous punissez quelqu’un, n’êtes-vous pas pour lui un dictateur ?
    Chacun définit la démocratie et la dictature selon ses intérêts.

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