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Deo Ngendahayo: “Le 21/10/1993, la France a voulu sauver Ndadaye. Les États-Unis s’y sont opposés”

Opérateur économique en 1993 mais aussi pièce maîtresse dans le dispositif des renseignements du premier président démocratiquement élu, Deo Ngandahayo met en lumière l’élément décisif dans la mort du président Ndadaye : la volonté des États-Unis de retirer le Rwanda et le Burundi du giron français et de contrôler le Zaïre, actuel RDC.

Deo Ngendahayo, durant interview

Quelles étaient vos fonctions précises à l’époque de la mort du président Ndadaye en 1993 ?

Nous sortions d’une campagne électorale très difficile. Nous avions fait un énorme travail. A l’issue de la victoire du Frodebu, nous devions faire face à nos nouvelles responsabilités. Le président Ndadaye a composé le gouvernement et a nommé les responsables des services importants du pays. Nous qui étions dans le secteur privé, peu nombreux au Frodebu, il nous a demandé de rester pour créer un secteur privé dynamique pour permettre au membre du Frodebu de participer dans la construction du pays dans le cadre du secteur privé.

Des responsabilités informelles, peut-être?

Parallèlement, on m’a demandé d’une manière informelle d’aider dans le service des renseignements parce que j’étais un des rares qui connaissaient en peu mieux comment notre société fonctionnait et j’intervenais de temps en temps pour donner des conseils et informer sur ce qui se passait autour de la vie politique en général et de la sécurité en particulier.

Vous personnellement, comment vous avez réagi la nuit  du coup d’État ?

Vers 20h30 de cette nuit-là, j’ai eu une information en provenance d’une personne que je ne peux pas citer m’informant que tout le staff du Frodebu, à commencer par le président, allait être éliminé cette même nuit. J’ai essayé de joindre les responsables. Malheureusement, aucun téléphone n’a répondu. Apparemment, après le conseil des ministres, tous étaient rassemblés à Ngagara, chez feu Ntaryamira pour les échanges amicaux informels entre les responsables du Frodebu. Quand j’ai entendu les premiers tirs de canons dirigés vers le palais, je me suis précipité pour aller sauver les responsables qui étaient dans mon quartier dont mon frère Jean Marie et le Ministre Léonard Nyangoma.

Que furent leurs réactions ?

Jean Marie m’a dit qu’il attendait une escorte pour aller à la radio pour exhorter la population à rester calme, que le président était en sécurité, d’après les informations qu’il venait d’avoir du ministre de la Défense. Je lui ai dit qu’il se trompait, qu’il devait me suivre pour le mettre sous l’abri car les carottes étaient déjà cuites. Il m’a dit qu’il devait faire son devoir en tant que ministre de la Communication. Je lui ai jeté un regard d’adieu car j’étais convaincu de ne plus le revoir.

Et comment a réagi son collègue au gouvernement, le ministre Nyangoma ?

Non. Le ministre Léonard Nyangoma suivait les événements devant sa porte. Quand il m’a vu, il n’a pas hésité une seconde. Il s’est engouffré, lui, sa femme et ses enfants dans ma voiture. Je les ai amenés chez moi au quartier Zeimet. Une heure après, Jean Marie nous a rejoints en disant qu’il était finalement berné par les officiers avec lesquels il était en communication. Nous sommes ensemble jusqu’à six heures du matin essayant de prendre les nouvelle du Président. Malheureusement, Jean Marie est entré en communication avec le chef d’Etat-Major Général de l’époque, le colonel Jean Bikomagu et il lui a dit où on était. J’ai compris qu’il venait de faire la gaffe de sa vie et nous avons décidé de quitter la maison. Juste après notre départ, la maison a été visitée par une équipe de militaires. Nous étions en direction de Kamenge. Mais arrivés à la hauteur du rond-point des Nations Unies, nous avons été interceptés par un camion militaire qui nous a obligés de faire un demi-tour. Heureusement, ils ne nous avaient pas reconnus. Nous sommes allés nous cacher dans l’usine MECARUDI, c’est là où je travaillais. Le lendemain, on a pu rejoindre très difficilement l’Ambassade de France.

Avez-vous perçu des signes avant-coureurs d’un un coup d’État contre le Président Ndadaye ?

Le 16 septembre, nous avions vécu une réaction d’un groupe d’officiers dirigé par l’ancien chef de cabinet du président Buyoya, et nous avons compris qu’un coup d’Etat était possible malgré la victoire officielle, sans contestation aucune du Président Melchior Ndadaye. Mais, la réaction de l’armée nous confortait dans notre conviction que la majorité des officiers avait accepté bien malgré eux la victoire du Frodebu et qu’ils étaient prêts à collaborer, parce que très rapidement, ces officiers aventuriers ont été vite neutralisés. Ils n’ont occasionné aucun dégât.

Qu’est ce qui a décidé cette fois-ci cette armée à se retourner contre son président et contre les institutions du pays ?

Composée de militaires très bien formés, l’armée burundaise savait qu’elle ne pouvait pas faire un coup d’Etat contre un président démocratiquement élu, reconnu par la communauté internationale, qui venait de faire une très bonne prestation à son premier sommet France-Afrique, où il a marqué des points en essayant de rapprocher les positions de la France, du Zaïre et du Rwanda. Aux yeux du président français François Mitterand, le Président Ndadaye représentait la nouvelle génération des leaders africains auxquels il fallait compter. L’armée burundaise suivait tout cela. Elle ne pouvait pas se permettre de le tuer sans un appui certain et fort d’une grande puissance.

Quelle est cette puissance qui était derrière le coup d’État du 21 octobre 1993 ?

L’élection de Ndadaye est tombée dans un contexte géopolitique en ébullition. Les États-Unis s’intéressaient beaucoup à la sous-région. Ils visaient le contrôle du Sud Soudan, de l’Ouganda, du Rwanda et du Burundi. Ces deux derniers devaient ouvrir les portes du Zaïre avec ses immenses richesses minières. Pour cela, l’administration Clinton « fabriquait » des hommes forts qu’elle plaçait à la tête de chaque pays avec pour mission de défendre les États-Unis. L’élection surprise de Ndadaye venait contrarier cette stratégie, ajouté à cela qu’il était réputé proche de la France, le grand rival des États-Unis dans la sous-région. Il est clair que le soutien politique est venu de là. Mais comme on dit en Kirundi « Bakubise uwushaka kurira » (Ils ont frappé un enfant qui voulait pleurer). L’armée n’attendait plus pour sortir de sa loyauté.

Avez-vous des indices pour pointer du doigt les Américains ?

Je peux donner des pistes qui pourraient être exploitées. Dans la nuit du 21 octobre, le chef du cabinet du Président Melchior Ndadaye, monsieur Fréderic Ndayegamiye était en contact avec le président du Rwanda de l’époque, Juvénal Habyarimana pour lui demander une assistance pour venir sauver le Président Ndandaye. Havyarimana a demandé à son homologue français, le président Mitterrand d’essayer de sauver la vie du jeune président. Mitterrand a décidé de faire une intervention par sa base militaire de Bangui. L’ambassadeur de France avait même dépêché des éléments précurseurs au «  Camp Para » pour préparer cette opération. Malheureusement, quand le président Mitterrand a consulté son homologue américains, la réponse a été négative. Pourquoi ?

Autres indices de l’implication des Américains dans le putsch du 21 octobre ?

Autre chose, la nuit du 21 octobre 1993, l’ambassade américaine à Bujumbura était vide. Il n’y avait que le conseiller culturel, monsieur Lange qui se démenait seul. Par après, il nous dira qu’il a eu les instructions de son administration de laisser tomber ce qu’il était en train de faire, c’est-à-dire chercher comment sauver le président Ndadaye. Pourquoi ?
Plus tard encore, j’ai entendu d’une ONG belge qui est venue faire des enquêtes sur la mort de Ndadaye, dans laquelle faisait partie une personne que je connais bien, le Révérend Père Fernand Boedts, père jésuite qui a longtemps travaillé au Burundi, qui m’a dit que leur enquête est arrêtée car selon lui, tant qu’il y a des personnes haut placées dans l’administration américaine, ce dossier n’aboutira jamais. Pourquoi ?

D’aucuns soupçonnent plutôt la société AFFIMET d’avoir financé le coup d’Etat contre Ndadaye …

Effectivement, nous avons appris que la société AFIMET, qui était installé en zone franche à Bujumbura, a sorti de nouvelles coupures de dollars qui n’étaient pas encore en circulation aux Etats Unis, qui sortaient directement de la Banque centrale des USA, vers Bujumbura. AFFIMET aurait servi de coffre-fort aux opérations qui étaient en train d’être exécutées ici.

Une certaine opinion a voulu impliquer le FPR encore dans le maquis et même l’Ouganda dans le coup d’Etat contre le président Ndadaye, la théorie de l’empire Hima en vogue à l’époque…

Comme je vous l’ai dit au début, les services spéciaux et le gouvernement américains voulaient consolider l’Ouganda, placer le FPR à Kigali et mettre un régime favorable à leur stratégie à Bujumbura aussi. L’objectif était de contrôler le Congo, ce qu’ils ont même fait quelques années plus tard après la mort de Ndadaye. Au niveau du FPR, je pense qu’elle était favorable à cette action, parce que si Ndadaye avait réussi à installer un régime démocratique au Burundi, ce modèle aurait été imposé au Rwanda et aux autres pays de la sous-région.

Deo Ngendahayo est un ancien responsable du tourisme au Burundi

Qu’est-ce que le président Buyoya a fait cette nuit-là ?

D’après les renseignements, il a reçu plusieurs fois ceux qui étaient en train d’exécuter les opérations, militaires et civiles et puis par après il a été protégé par l’ambassade des Etats Unies. Il s’est mis à l’écart là-bas en attendant le déroulement des évènements.

Le camp Muha où a été traîné le Président Ndadaye avant d’être conduit au camp des parachutistes était celui qui assurait sa sécurité. Comment expliquer cette contradiction ?

Les putschistes ont transité par le Camp Muha. Mais tout cela était une mise en scène. La haute hiérarchie militaire était aux commandes.

Un civil hutu de Muramvya à la tête du pays alors que depuis la République le pouvoir était aux mains des militaires tutsi de Bururi: pourquoi le Président Ndadaye n’a pas voulu se faire protéger par une garde rapprochée constituée d’éléments étrangers ?

Certains membres du gouvernement de Ndadaye lui ont fait une telle suggestion. Le Président n’a pas retenu cette option car, homme de conviction qu’il était, il voyait mal un président élu protégé par une armée étrangère.

Le président Ndadaye a nommé le Colonel Bikomagu comme chef d’État-major Général, alors qu’il savait bien que c’était un homme de Buyoya. Une erreur d’appréciation ?

D’une manière générale, tous les officiers servaient dans un corps dont l’architecte était l’ex-président Buyoya. Quant au cas du feu colonel Bikomagu, c’était un chef militaire aimé et respecté pour son intégrité et pour son professionnalisme. S’il a été entraîné dans cette opération ignoble, je pense qu’il n’a pas eu le choix.

4 Comments

  1. Levis Ndayi

    J,aime, mais il ya encote beacoup de non dits

  2. Ndiho Jérôme

    J’apprécie beaucoup que mon ami Déo Ngendahayo commence de sortir de ses réserves. Ses propos sont très crédibles car, à cette époque, il était très prêt du haut commandement militaire et du milieu diplomatique américain.

  3. Jay Randale

    Ce que Deo dit est juste car nous voyons comment Buyoya reste toujours protegé les imperiaristes en lui octroyant un job au Mali en guise de remerciement.

  4. Peut etre que la France Faisal semblant pourquoi consult Les USA d’ abord?

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