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« Mobutu avait pourtant déconseillé au Président Ntaryamira de prendre l’avion de son homologue Habyarimana »

A l’occasion du 23ème anniversaire de l’assassinat du Président Ntaryamira, son ancien conseiller principal en politique et compagnon de lutte pour la démocratie, Jérôme Ndiho, parle d’un “homme de missions difficiles”. Le successeur du premier Président du Burundi démocratiquement élu empruntera à deux reprises des vols présidentiels pour déjouer des tentatives de l’Armée burundaise visant à descendre son avion au-dessus de l’Aéroport International de Bujumbura. Avant que n’arrive le crash fatal de l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana de retour de Dar-Es-Salam: un voyage que lui avait pourtant déconseillé son homologue, le président zaïrois Mobutu.

En 6 mois, trois présidents hutu de la région seront assassinées. Mobutu, qui échappa à des attentats contre son avion, sera chassé du pouvoir deux ans après par la même coalition de forces

Racontez-nous les prémisses de ce 6 avril 1994, vous qui étiez dans le cercle des collaborateurs restreints du Président Ntaryamira …

Je me trouvais avec le Président de la République dans son salon et une partie de son entourage quand j’ai entendu sonner un appareil téléphonique dans le bureau présidentiel attenant au salon. J’étais un des rares autorisés à décrocher ses appels. A l’autre bout du fil, une voix qui ne pouvait être que celle du Président Mobutu. Je l’ai prié de patienter, le temps d’appeler son homologue. Je suis allé au salon, j’ai chuchoté dans l’oreille de Ntaryamira que son homologue zaïrois était à l’appareil. Il s’est levé précipitamment et nous sommes allés ensemble au bureau. Je lui ai remis le cornet et je me suis retiré, par discrétion. Arrivée à la porte, alors que j’allais fermer et partir, il m’a fait un geste pour que je reste. C’est ainsi qu’en écoutant les propos du Président Ntaryamira, je découvrais ce que disait le président Mobutu.

Sur quoi portait la conversation ?

Mobutu lui disait d’abord de ne pas aller à Dar-Es-Salam. En deuxième lieu, il lui disait qu’il y avait un attentat qui visait à assassiner les Présidents Mobutu, Habyarimana et Ntaryamira, trois présidents bantu. A l’époque, on se rappellera que nous étions dans le contexte du projet de l’empire “Tutsi-Hima”. En troisième lieu, il lui a dit que lui Mobutu, n’ira pas à Dar-Es-Salam.

Quelle fut la réaction du Président Ntaryamira ?

Le Président Ntaryamira a d’abord essayé de convaincre Mobutu de se rendre en Tanzanie. Ce dernier a catégoriquement refusé. Le Président Ntaryamira lui a dit que lui, devait absolument y aller parce que le Burundi était dans les divers de la réunion de Dar-Es-Salam du dossier des négociations d’Arusha entre Kagame et Habyarimana, sur sa demande expresse car le Burundi était à feu et à sang.

Est-ce qu’il y avait des signes qui montraient que quelque chose se préparait ?

La veille de son assassinat, nous avons d’abord surpris, indignés et même effrayés que le Falcon 50 du président Ntaryamira soit retourné à Bujumbura à 2 heures du matin, le jour-même de son assassinat. Cet avion présidentiel rentrait de Kampala où le président de l’Assemblée Nationale Sylvestre Ntibantunganya et le ministre des Affaires Étrangères Jean-Marie Ngendahayo étaient convoqués par le Président Museveni. Ce dernier les a retenus jusqu’à ce que l’avion arrive à Bujumbura à 2 heures du matin. C’est ce qui a obligé le Président Ntaryamira à demander un lift et de l’obtenir chez le Président Habyarimana. J’étais à côté de lui. Je suivais toute la conversation. C’est ainsi qu’à défaut de l’avion présidentiel, le Falcon 50, le Président Ntaryamira est parti à Kigali dans un avion bien moins rapide.

Comment n’as-tu pas fait le voyage avec le Président, contrairement aux précédents déplacements ?

Il m’a briefé sur la suite de cette mission, et m’a demandé que le lendemain je parte pour Gbadolite avec un message au Président Mobutu. C’est ainsi que le Président Ntaryamira a confié la mallette que je devais porter dans sa suite comme je le faisais dans ses missions internationales au ministre Cyriaque Simbizi. qui est mort à ma place.

Y aurait-il eu des tentatives contre la vie du Président Ntaryamira avant le complot fatal ?

Il y a eu deux. Trois semaines avant son assassinat, il a rencontré le Président tanzanien Mwinyi à Kigoma. J’étais de sa suite. Après les entretiens, le Tanzanien a appris par Déo Ngendahayo (qui était du réseau parallèle de renseignement du président Ntaryamira, le chef officiel étant Mames Bansubiyeko) que notre avion allait être abattu à l’aéroport. Malgré cela, il nous a instruits tous de de partir à l’aéroport et rentrer avec notre avion. Nous sommes rentrés dans l’avion mais le pilote et le copilote qui étaient des colonels de Bururi ont refusé de démarrer l’avion prétextant que les batteries étaient à plat. Au fait, ils avaient compris que leurs frères de l’armée les avaient sacrifiés. C’est ainsi que le Président Ntaryamira a dû demander un lift au Président Mwinyi et nous sommes rentrés avec l’avion tanzanien. Historiquement, tout le monde à l’aéroport a vu que nous sommes rentrés avec un avion tanzanien. Mais moins d’une heure après, l’avion du président prétendument à batteries vides arrivait à l’aéroport !

Le Président Ntaryamira aurait eu aussi un lift dans l’avion du Président Mobutu…

Effectivement. Une semaine après, il y avait un sommet des Chefs d’État de la Communauté Économique des Pays des Grands Lacs (CEPGL) à Gbadolite, au Zaïre. Le président de la République s’y est rendu avec sa suite, dont moi-même. Aux termes des entretiens avec les Présidents Mobutu, Habyarimana et Ntaryamira, le même Déo Ngendahayo a informé le Président qu’au retour, le président Ntaryamira sera abattu à l’aéroport de Bujumbura. Cette fois-ci, le président ne nous a pas donné l’ordre de retourner avec lui dans cet avion. Il a demandé le lift au Jumbo Jet supersonique de Mobutu. Ainsi, il est rentré avec une partie de son entourage, l’autre partie est rentrée dans le Falcon 50 présidentiel burundais. L’avion n’a pas été descendu car les criminels ont vu que le président n’était pas à bord puisqu’ils l’avaient vu descendre avant du jet du président Mobutu. Et ça on peut le prouver à l’aéroport.

Qui aurait abattu l’avion du président Habyarimana dans lequel se trouvaient le président Ntaryamira et sa suite ?

Selon les informations que nous avions quand j’étais rédacteur en chef à l’Aube de la démocratie, l’avion a été abattu par deux missiles SAM7 à vision infrarouge.

Dans quel état d’esprit le Président Ntaryamira a-t-il repris le flambeau de la tache présidentielle après l’assassinat du Président Melchior par son armée, en sachant précisément que les assassins du premier président démocratiquement élu étaient plus puissants que jamais ?

Pour devenir Président, les membres dirigeants du Frodebu qui étaient protégés à l’Hôtel Club du Lac Tanganyika avec un appui très fort du président français François Mitterrand, les membres du gouvernement dont ceux du gouvernement Frodebu ont passé des semaines à demander un volontaire pour devenir président de la République. A ce moment-là j’étais conseiller politique du ministre de la Communication, nommé par décret du président Ndadaye. Tous ont refusé, y compris Ntaryamira. Quand Ntaryamira a vu que personne ne voulait se sacrifier, il a décidé d’accepter la proposition du groupe dirigeant du Frodebu, dont Nyangoma et Sylvestre Ntibantunganya. Mais il m’a dit personnellement dit que même s’il acceptait, il était conscient qu’il allait mourir. Ce qui arriva 100 jours après.

A part les attentats contre sa personne, quel est un autre défi majeur auquel le Président Ntaryamira a dû courageusement gérer ?

Pour témoigner du courage exceptionnel, il a pu gérer une crise où il y avait plusieurs morts en essayant de diminuer les tueries faites par l’armée burundaise et en négociant directement avec l’aile dure du Frodebu dirigée par Nyangoma. Le paroxysme de cette crise fut le jour où l’armée a massacré des milliers de gens à Kamenge. La population était fâchée et a exposé les corps dans la RN1 sur une distance dépassant 100 mètres. Informé par Déo Ngendahayo et moi-même, le président a retenu sa colère qui était bien visible et a continué à négocier avec l’État-major de l’armée et l’aile dure du Frodebu pour éviter l’escalade.

Peut-on retracer son évolution politique ?

A 12 ans, le jeune Cyprien Ntaryamira prend le chemin de l’exil. Il est alors élève au Lycée du Saint-Esprit. A l’occasion du génocide, au collège de Ririma au Rwanda, il était déjà actif dans la mobilisation des jeunes dans la lutte pour la démocratie. 1978, c’est la première fois que je fais connaissance avec Cyprien Ntaryamira. Il m’a été présenté par un certain Melchior Ndadaye. Ce dernier se présentait comme un homme éloquent. Mais Cyprien Ntaryamira ne l’était pas moins. L’étudiant Ntaryamira était un homme très dévoué, bien engagé. A ce moment-là, je venais de Belgique pour créer le Meproba (Mouvement des Étudiants Progressistes Barundi) au Rwanda. Ce mouvement avait des sections en Union Soviétique, Allemagne, Italie, Tanzanie et Kisangani au Zaïre. Comme le pouvoir de Kigali était hostile à la nomination de Meproba, nous avons appelé la section du Rwanda « Bampere », qui n’est qu’une anagramme de Meproba.

Le président Ntaryamira est donc un des membres fondateurs de Bampere ?

Bampere fut fondé par Melchior Ndadaye, Cyprien Ntaryamira et un certain Bacinoni. Toutes les sections de Meproba, y compris Bampere se sont mises en ensemble pour créer « UBU » (Umugambwe w’abakozi b’Uburundi : le parti des travailleurs du Burundi). Dans les tractations qui ont conduit à la fusion des sections de Meproba pour former « UBU », Cyprien Ntaryamira a joué un rôle-clé avec Melchior Ndadaye. Plus tard, UBU évoluera en Frodebu avec toujours le duo Melchior Ndadaye et Cyprien Ntaryamira. Le parti Frodebu gagnera les élections mais les deux leadrrs seront tués. Nous étions au bout du rouleau: 1965, 1972, 1988, puis 1993, avant que Ntaryamira soit tuée.  Son assassinat fut la dernière goutte qui fit déborder ce vase, provoquant la création du CNDD, le 24 septembre 1994 tout près de l’Hôtel Tchikoma de la ville d’Uvira, en RD Congo. Le lendemain, au même lieu, ce fut la convention de mise en place du FDD. Le CNDD donnera naissance au CNDD-FDD en mai 1998.

Quels liens de filiation établissez-vous entre Ntaryamira et la lutte armée qui suivra son assassinat ?

Si Ntaryamira n’avait pas participé à la création de Bampere, est-ce qu’UBU aurait existé ? Et si UBU n’avait pas existé, est-ce que le Frodebu aurait été créé ? Si le Frodebu n’avait pas existé, est-ce que le CNDD aurait existé sachant que les deux tiers qui étaient dans la salle de l’assemblée constituante du CNDD étaient ressortissants du Frodebu ? Et si le CNDD n’avait pas existé, est-ce que le CNDD-FDD aurait existé ? Ceci pour dire que Ntaryamira était un homme extraordinaire, l’homme de la providence pour l’avenir du Burundi. Si Ntaryamira n’avait pas existé, est-ce que le peuple burundais serait aujourd’hui en démocratie ?

Comment Ntaryamira a-t-il vécu la clandestinité ?

C’est lui qui a été envoyé par UBU pour venir en précurseur rentrant d’exil du Rwanda avec tout le risque que cela comportait. A cette époque, il y avait deux journaux d’UBU qu’on distribuait clandestinement au Burundi : Ukuri en Kirundi et Flambeau de la Révolution en français. Cyprien Ntaryamira était effectivement parmi les rédacteurs aux côtés de Ndadaye, Bacinoni et moi-meme. Le gros des manuscrits était écrit au Burundi et au Rwanda mais l’impression et la polycopie étaient envoyées à Ndiho en Belgique, aidé par un Belge du nom d’Elias. Les produits de la polycopie étaient infiltrés jusqu’au Burundi et après étaient rassemblés chez Ntaryamira. Voilà notamment pourquoi nous l‘appelions « l’homme des missions difficiles ». Ainsi, il a fait distribuer le Flambeau de la Révolution et Ukuri à 100 mètres du commissariat de gendarmerie. C’est Ntaryamira qui a fait distribuer ces deux journaux dans le Complexe Textile du Burundi (COTEBU) sous le Président Bagaza, ce qui y avait suscité une grande agitation. C’est dans les environs du commissariat de la gendarmerie que la sûreté nationale du Président Bagaza a découvert le stock de Flambeau de la Révolution et d’Ukuri et a découvert que c’est Ntaryamira qui avait planqué ce stock à cet endroit. Ntaryamira fut immédiatement jeté en prison à Mpimba.

Comment a-t-il pu s’en sortir ?

L’épouse du Président Bagaza, Fausta qui était la fille du sous-chef Gateretse de Rushubi en commune Isale, a vite appris que Cyprien Ntaryamira, fils du meilleur et très proche sujet de son père, était à Mpimba. En moins d’un mois, Fausta avait réussi de le faire libérer. Quelques mois après, il sera nommé Directeur dans le secteur du Ministère de l’Agriculture et de l’élevage. Au fait, encore enfant, Cyprien Ntaryamira jouait ensemble avec Fausta… et ceci explique cela.

Cadre de l’Etat, M. Ntaryamira a-t-il mis en exécution ses théories socialistes, qu’il partageait avec Ndadaye ?

Depuis sa prise de responsabilités dans le ministère de l’Agriculture, il n’a jamais cessé de rappeler que “la démocratie doit avoir un substrat économique”. Et il a fait ce qui était à sa portée en commençant par sa commune natale de Mubimbi. Il a rependu chez le paysan l’élevage extensif des poules pondeuses pour que le paysan puisse vendre ses œufs en ville. Il a promu l’élevage de porcs et il a surtout étendu sur toute sa commune l’apiculture. Ce n’était pas démagogue. Il mettait en pratique ses propos. Et il y a lieu de se demander si effectivement le Président Nkurunziza ne serait pas la continuité de Ntaryamira en excellant dans la promotion de l’agriculture et l’élevage comme l’avait fait son prédécesseur ? Malheureusement, il n’a pas réalisé son idéal démocratique et socialiste auquel il aspirait, résumé par le mot de Ndadaye et de Ntaryamira de «  gusabikanya » (partage, équité)  que le CNDD et le CNDD-FDD ont repris et mis en application.

Concrètement, comment le gusabikanya que prônaient Ndandaye et Ntaryamira se traduit actuellement ?

Il se traduit par l’enseignement fondamental gratuit, les soins gratuits à la femme depuis la conception jusqu’après l’accouchement, les soins de santé gratuits pour enfants de moins de cinq ans, les villages de paix, etc. C’est ce principe qui émane de Ntaryamira et ses camarades qui actuellement est mis en application par le CNDD-FDD.

5 Comments

  1. Ntahitangiye

    Avec ce témoignage, les réactions de la communauté internationales, tout ce qu’on a raconté sur la région des grands lacs, je me demande si le cours d’Histoire n’était pas un ensemble de mensonges qu’on enseigne à l’école.
    Quand, comment, et par qui saurons-nous la vraie Histoire de notre pays, le Burundi ?Est-il ou sera-t-il possible ?

  2. A 12 ans, Ntaryamira ne pouvait pas être au secondaire en 1972. A cette époque, on commençait l’école primaire à l’âge de 7 ans. L’école primaire durait 7 ans. Être en première année du secondaire pressupposait avoir 14 ans révolus. Personnellement, j’étais en 7e attaché à l’ETS de Kamenge, j’avais 14 ans. En 1974, je retrouve Ntaryamira au Collège de Rilima; il était déjà en 3e ou 4e année secondaire parce qu’il avait réintégré l’école une année avant moi. Je voulais juste souligner cette petite arreur dans ce qu’on appeĺlerait une certaine biographie d’une personnalité telle que Cyprien Ntaryamira. Vu comment il accueillait les gens, c’était un type bien pour résumer les éloges.

  3. Déo NGENDAHAYO

    Mon compagnons de lutte pour la démocratie au Burundi Jérôme Ndiho m’a baucoup cité dans son interview, certaines informations dont il distille ne sont pas tout à fait exactes. En tant qu’ ancien responsable des services spéciaux je ne peux malheureusement pas les rectifier car j’ai un devoir de réserve sauf si je suis saisi officiellement.
    Je profite de l’ occasion pour rendre un vibrant hommage à son Excellence le Président Ntaryamira , il avait une particularité que tous nos leaders devraient s’ inspirer il AIMAIT LE BURUNDI ET TOUS LES BURUNDAIS.

  4. ikiriho kweli

    Oui; Normalement Mobutu avait raison puisqu’ il etait au courant de ce qu’il va se passer au retour de cette avion (cout planifEe par Champs-Élysées puisqu’il connaissait que rien ne va se produire dans cette recontre que la destruction de l’avion de president Habyarimana pour avoir raison de massacre les TUTSI Au RWANDA et empecher celles en exile de rentre au Rwanda”SHAME to French” puisqu’ils ne voulaient perdre le rwanda comme l’une de ces colonies que utilise la langue francaise). par mal chance Ntaryamira a pris le lift du Juvenal et terminer ainsi. et cette message n’etait pas no seulement donnE a Ntaryamira. Habyarimana aussi, son amie Mobutu l’avait arleter de n’est pas y aller mais refuser.

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