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GRANDE INTERVIEW | Aimée-Laurentine Kanyana : « La parité Homme-Femme dans le milieu du travail est tout un processus »

A l’occasion de la journée mondiale de la femme, la ministre de la Justice et Garde des Sceaux s’exprime sur  ce qu’elle est en train de faire en faveur de la femme. Elle  répond  aussi à  des questions spécifiques : « La prison-passoire  de Mpimba », les prisons toujours engorgées malgré des mesures de clémence. Pour Mme Kanyana, « ceux qui interjettent appel devant les juridictions étrangères  sont  systématiquement déboutés de leurs prétentions », signe que la justice burundaise est indépendante et fiable.   La ministre revient sur  le retrait du Burundi de la CPI pour «  éviter des saisines de complaisance »  et non pour garantir   l’immunité  aux « gros poissons », les grosses pointures du régime,  comme l’opposition l’affirme.

[©Ikiriho Press Group] – La ministre de la Justice et Garde des Sceaux, Aimée-Laurentine Kanyana dans son cabinet le 3 mars 2017
Que serait l’importance de la journée internationale de la femme ?

C’est une journée d’une importance capitale.  Elle est une occasion  de faire le bilan  sur la situation des femmes dans la société pour fêter la victoire ou les avancées.  C’est aussi une occasion de faire entendre leurs revendications en vue de l’améliorer  de leur situation.

Une seule journée suffit-elle ?

Des fois, quand on parle de la journée de la femme, il y en a qui se disent que  tous les autres  jours de l’année sont réservés  aux hommes.   Cette façon de concevoir les choses n’est pas de nature à promouvoir les droits des femmes.  La journée de la femme est une occasion  pour permettre aux femmes de se rafraîchir la mémoire sur le chemin qui reste à parcourir en matière de l’égalité des sexes.   C’est une opportunité donnée au gouvernement,  aux ONG et autres intervenants en matière de protection et promotion des droits de la femme  de présenter  leurs plans d’action qui seront  appliquées les autres jours de l’année.  Donc, cette journée est vécue toute l’année à travers les différentes activités visant la protection et la promotion des droits de la femme.

La parité Homme –Femme dans le monde  du travail d’ici 2030, est-ce un pari réalisable ?

Si on considère la situation de la femme aujourd’hui, se donner un délai d’au moins 15 ans pour atteindre le but ultime de l’égalité Homme-Femme est tout à fait normal.  Ce but ne peut pas être éteint du jour au lendemain. C’est tout un processus. Il y a tout une série d’éléments qui doivent être réunies pour arriver à un développement entier  de la femme. Cet objectif est réalisable. Il suffit de leur permettre l’accès aux opportunités, notamment une éducation de qualité, les soins de santé, l’emploi depuis la vie politique jusqu’au monde  des arts, la protection  contre les violences, la participation au processus de prise de décisions au sein de la société, etc.  Bien entendu, il faut que les femmes aient une vision prospective  et une grande détermination mais tout en respectant   la culture burundaise  et la réalité sociale  de notre pays.

En tant que femme ministre, que serait votre action en vue de la  protection et promotion de la femme ?

Dans le travail de tous les jours,  la ministre de la Justice assure la protection et la promotion des  droits de la femme.  Les activités sont notamment la lutte contre les violences basées sur le genre , l’organisation des audiences itinérantes afin de traiter avec célérité les dossiers pénaux y relatifs, l’assistance juridique accordée à des femmes vulnérables, l’amélioration des   conditions de vie des femmes détenues, la proposition des mesures de clémence en faveur des femmes condamnées, la préparation de la réinsertion des femmes dans la communauté des femmes après leur libération, la priorisation des femmes par les services d’accueil  pour les visites de doléances, l’augmentation du nombre de femmes promues à des postes de responsabilité .  Pour connaître davantage les problèmes auxquels font face les femmes en milieu carcéral, une étude a été faite pour relever certains défis qui minent leur vie dans les prisons en y apportant des  solutions adéquates.

Il y a deux semaines, la police a effectué une série  de fouilles-perquisition dans la prison de Mpimba, le plus grand établissement pénitentiaire du pays. A chaque fois, des saisies de produits  et objets prohibés étaient enregistrés. D’aucuns avaient parlé de la « prison-passoire » et avaient soupçonné un  laxisme à cette prison. Votre éclairage.

Je ne peux pas parler de laxisme sous peine de tomber dans l’erreur de globalisation. Le personnel de la Direction Générale  des Affaires Pénitentiaires (DGAP) et le corps de police pénitentiaire  fait son travail correctement.  La preuve en est que certains visiteurs porteurs  de ces objets et produits prohibés  sont arrêtés. A titre d’exemple, un homme a  été arrêté à la prison de Muramvya avec une somme de 1.250.000 Fbu destinée à certains prisonniers poursuivis pour des  crimes commis lors du mouvement insurrectionnel et des actes de terrorismes qui ont suivi. L’autre cas est d’une femme qui  avait emballé du cannabis dans des feuilles de choux.

Les visiteurs ne sauraient introduire des produits et objets prohibés dans les prisons sans  complicité de la police ou du personnel civil de la DGAP. Les deux  se rejettent la responsabilité.  Peut-on avoir de la lumière sur cette situation à odeur de corruption ?

Il y a effectivement des objets prohibés qui sont saisis dans les prisons notamment les appareils téléphoniques qui permettent  aux détenus de continuer à commanditer les crimes à partir des prisons. Nous avons vu qu’il y a des éléments de police et du personnel civil de la DGAP  qui collaborent avec l’ennemi. Cet ennemi use de la corruption pour décider ce personnel et ces policiers à admettre  que certains objets  entrent dans la prison. Ce sont quelques éléments de la police ou du personnel civil. Mais un  élément défaillant de la police ou de la DGAP  fait que l’opprobre soit endossé par tout le monde conformément au proverbe kirundi « Umuryambwa aba umwe agatukisha umuryango » (L’innommable  commis par un individu entache la renommée de toute son clan). Nous avons pris des mesures appropriées pour les mettre hors d’état de nuire.  Vous allez constater que cela va diminuer ou même se terminer.

Les prisons restent surpeuplées malgré les  décrets de grâce. La pléthore  ne serait-elle pas due au Code pénal du 22 avril 2009 qui instaure des crimes incompressibles ?

Les effectifs élevés des prisonniers n’est pas dû seulement au Code pénal de 2009 qui instaure les peine incompressibles.   Il y a aussi le cas de lenteur dans le traitement des dossiers judiciaires et pénaux.  Comme solution à cette lacune,  Nous avons créé une commission permanente pour le suivi de ces dossiers. En outre,  parquets, cours et tribunaux sont sensibilisés sur le fait que les magistrats doivent traiter  rapidement les dossiers pénaux et qu’ils doivent garder à l’esprit la disposition du Code de procédure pénale qui  stipule  que « la liberté  est la règle et  la détention l’exception ».  Pour désengorger les prisons,  le Code pénal  prévoit  d’autres mécanismes comme les  peines alternatives ou les mesures de clémence.  Mais là aussi on retiendra que la population burundaise ne cesse d’augmenter. Les crimes passibles de servitude pénale augmentent aussi mais il n’existe pas de nouvelles prisons en construction.

L’opposition  rabâche que la justice burundaise est totalement soumise à l’exécutif et prend pour preuve les nombreux recours  auprès des juridictions internationales dans des dossiers  traités par les juridictions du pays.

La mise en cause des institutions judiciaires du pays est  parmi les stratégies de l’ennemi pour décrédibiliser le gouvernement.  Ils ont commencé par nier  l’institution du président en usant des mécanismes illégaux comme le mouvement insurrectionnel, des montages grotesques et autres crimes.  Comme ils ne sont pas parvenus  à renverser le pouvoir, c’est tout à fait normal qu’ils s’en prennent aux institutions judiciaires en particulier aux juges qui ont mis à nu leurs actes et qui ont dégagé leurs responsabilités  dans les crimes qui ont été commis dans le pays. Aller chercher la justice ailleurs, c’est leur droit.  Le gouvernement du Burundi se réjouit du fait qu’ils sont toujours déboutés de leurs prétentions à la Cour Est Africaine.

Toujours sur la question de l’indépendance de la magistrature, des Burundais et des étrangers déposent des plaintes devant la Cour Pénale  Internationale (CPI) de La Haye. Ils parlent  de déni de justice au Burundi.  Quelle est votre point de vue sur cette affirmation?

La CPI est prudente. Toutes les dénonciations faites par ces criminels qui se présentent  en qualité  de victimes ou de représentants de ceux-ci  ne peuvent être tenues en compte sans tenir compte de la version des faits du gouvernement afin de lever toute sorte d’incertitude dans ces dossiers. C’est le principe de complémentarité que les avocats des plaignants font semblant d’ignorer.   Mais il convient de signaler qu’avant de déposer des plaintes à l’étranger ils devraient d’abord solliciter la justice nationale. Et cette justice nationale fonctionne  normalement.   La preuve : cours et tribunaux enregistrent une affluence de la population honnête pour les recours en justice au civil comme au pénal.  La justice burundaise  présent un atout : elle est suffisamment équilibrée suivant la composition de la population burundaise. L’équilibre  se remarque également dans responsables des juridictions, les sièges, etc.

L’opposition parle d’une justice à deux vitesses et interprète le  retrait du Burundi de la CPI comme l’amnistie accordée d’office  aux « gros poissons » c’est-à-dire aux  grosses pointures du régime qui pourront se rendre coupable impunément de grave crime répréhensibles par la CPI…

Le Burundi a déjà mis en place tout l’arsenal juridique notamment son Code pénal  nécessaire pour  la répression des crimes qui sont  de la compétence de la CPI. Les institutions juridiques sont disponibles. Je voudrais souligner qu’un autre mécanisme  pour écarter toute inquiétude de l’impunité sur les crimes relevant de la compétence de la CPI est  que le Burundi reste membre de l’ONU. Une fois que  de tels crimes seraient commis et impunis, le Conseil de Sécurité peut saisir la CPI. Mais le gouvernement a voulu éviter  d’être victime de saisines de complaisance par des criminels soutenus  par certaines puissances sans qu’il y ait une analyse objective de la situation.

La campagne  que vous avez lancée de lutte contre la corruption à la magistrature. Échec ou réussite ?

La campagne est une réussite.  D’abord, il y a une prise de conscience des magistrats que l’existence de ce phénomène est connu.  Ensuite,  avec cette campagne, il y a  21  magistrats et agents sanctionnés et d’autres en  cours. La population se sent  soulagée car elle a vu que les autorités au plus haut niveau ont pris  la décision de lutter contre ce fléau et s’est mise  à dénoncer les cas de corruption. C’est une lutte qui doit continuer  et nous  invitons toute personne qui aura connaissance de tels actes de les dénoncer.

L’activiste de la société civile Gabriel Rufyiri dénonce « des  corrompus devenus plus forts que l’État » et chaque fois il donne l’exemple des biens de ces gens.  Sans ambages, M. Rufyiri  parle des  « biens mal acquis ». La Justice ne pourrait-elle pas se saisir de ces cas ?

Les propriétaires des biens mal acquis doivent être poursuivis. Mais nous devons respecter la procédure prescrite par la loi.  Tout d’abord, il faut que les services habiletés chargés du contrôle  de la gestion fournissent  des rapports qui montrent qu’il y a présomption de mauvaise gestion.  Il faut que les institutions chargées de faire des enquêtes soient saisies  et que celle-ci saisissent d’autres institutions chargées  des poursuites  pour que celles-ci saisissent à leurs tour le juge qui va établir les responsabilités, s’il y a des indices sérieux de culpabilité. Il ne suffit pas de constater qu’une personne est propriétaire ou possesseur de biens pour conclure qu’il a détourné des fonds publics  sans que vous ayez analysé en profondeur les ressources ou à quel titre il gère ce patrimoine.

4 Comments

  1. Bonne reponses aux questions serieuses et pertinentes.

  2. Kagasore

    Le retrait du Burundi de la Cour Pénale Internationale donne beaucoup de crédibilité au gouvernement, devant des africains Fier et instruit, qui savent pas la situation au Burundi.
    Hariet Truman disait – L’oppression / la pauvreté continuent, parce qu’ils ne savent pas qu’ils sont esclaves. Mais tous les autres peuples opprimés, qu’ils soient indiens, chinois ou japonais, la fierté sociale raciale et le patrimoine culturel comme la dernière ressource pour la survie en tant que peuple.Avec un esprit d’esclaves appeler envahisseurs libérateurs [traduction]. Ca s’applique certainement au bantous, surtout hutus.

  3. Pingback: Ikiriho clôture le mois dédié à la femme – Ikiriho

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