Politique Locale

GRANDE INTERVIEW | Sylvestre Ntibantunganya : « Il y a des questions plus urgentes que la légitimité de Nkurunziza »

Récemment de retour au Burundi, l’ancien Président Sylvestre Ntibantunganya livre son analyse sur la légitimité des Présidents Nkurunziza et Mkapa. Il s’exprime aussi sur les questions de génocide et des mandats présidentiels ; sur la session parlementaire de février, les relations du Burundi avec la Belgique et le Rwanda, etc.

Interview exclusive avec Ikiriho

Le Facilitateur Mkapa dit que la question de la légitimité de Nkurunziza ne se pose plus, qu′il faut plutôt préparer les élections de 2020. Etes-vous ou non d′accord avec cette analyse?

Il y a des questions urgentes dans ce pays.

Le premier objectif doit être de travailler de manière que ce pays ne sombre pas dans une guerre civile. On doit stopper toutes les stratégies criminelles dans ce pays pour que les Burundais vivent dans la quiétude.

Le deuxième objectif : le souci de la politique dans un pays c′est de garantir que les populations vivent correctement, notamment en ayant à manger, en ayant  se vêtir et en ayant où se loger.

En troisième lieu nous devons agir de manière que l′option démocratique qui a été prise par le peuple burundais dans ce pays à travers le referendum de 1992  qui a consacré le retour au multipartisme et le retour aux élections, que cette option  démocratique soit plus que jamais sauvegardée et consolidée.

Si on va dans ce sens, toutes les autres questions dont celles qui peuvent intéresser celui-ci ou celui-là au niveau des groupes antagoniques vont certainement trouver une solution. Voilà là où moi je me positionne aujourd’hui.

Le CNARED répète que  la crise actuelle a été motivée par la décision du Président Nkurunziza de briguer un troisième mandat. Votre parti a décidé de répondre  aux  sessions de dialogue convoquées par le Président Mkapa. Et ceci en totale contradiction avec la décision du CNARED.  Faites-vous encore partie de cette plateforme?

Au moment où nous parlons,  je suis toujours membre du CNARED et j’en suis fier. En tant qu’ancien Président de la République, mon expérience  politique vieille de 40 ans – si ce n’est pas plus aujourd’hui,  m’a montré que chaque fois que les Burundais dans les crises qu’ils traversent ont eu le courage de se parler,  même s’ils n’ont pas obtenu tout de suite des solutions, ils ont créé des conditions qui les amènent après à trouver  les solutions. C’est pourquoi, même dans la crise de confiance actuelle entre certaines parties de la crise burundaise par rapport au Facilitateur Mkapa, j’ai toujours dit : il ne faudrait pas fermer les portes, il ne faudrait pas rompre les passerelles, il faut les protéger et les pratiquer.

Etes-vous optimistes que la  sagesse que vous mettez en avant sur la question du Facilitateur  finira  par s’imposer ?

Je pense que la sagesse prévaudra chez les uns et les autres au niveau des Burundais nous-mêmes,  parce que c’est nous d’abord qui sommes concernés. Ensuite au niveau de la région qui est à l’origine de la facilitation de l’ancien Président Mkapa.

Le Président Mkapa ne s’est pas autoproclamé, il a été désigné par le sommet des Chefs d’Etats des pays membres de la Communauté de l’Afrique de l’Est. Le Sommet des Chefs d’Etat de cette communauté est aujourd’hui, présidé par le Président de la République Unie de Tanzanie : John Magufuri.   Je pense donc qu’il y a tout un tas de procédures qu’il faut utiliser pour essayer de raviver, renforcer la confiance entre tous les partenaires concernés. Evidemment,  moi je dis : le premier rôle fondamental revient à nous Burundais.

Est-ce que vous n′estimez pas que le Président Nkurunziza soit assez fort et qu′il puisse aller jusqu′au bout de son mandat  sans toutefois devoir  recourir à ce dialogue externe?

Mais, s′il y a un Président fort, ça serait bien ! Qu′est-ce que les Burundais attendent? Que les problèmes auxquels ils sont confrontés aujourd′hui trouvent une solution, c′est tout.  S′il trouve une solution et que les Burundais soient satisfaits, ils feront le constat !

Vous avez fait part d’inquiétudes sur les possibles crimes de masse du Burundi sauf intervention de la communauté internationale. Avez-vous le même avis depuis votre retour?

Dans ce pays, les pouvoirs publics comme les divers  autres acteurs, qu’ils soient politiques, ou de la société civile  ont montré  que quand ils ne jouent pas correctement leurs rôles, des crises perçues au départ comme simples crises politiques peuvent rapidement se transformer en de crises très graves. Il suffit en cela d’étudier comment nous sommes arrivés au drame de 1972 sur lequel nous avons d’ailleurs même jusqu’aujourd’hui des perceptions différentes. Il suffit de voir également comment nous sommes arrivés au drame de 1988. J’étais parmi les acteurs politiques importants depuis 1990 jusque justement à la victoire du Président Melchior Ndadaye en 1993,  et il y a la crise qui a suivi après son assassinat.

Vous voyez que quand de telles crises sont mal gérées, il y a des sollicitations qui arrivent, qui malheureusement peuvent conduire à des drames.

Avez-vous l′impression qu′un génocide au Burundi soit possible?

Il faut rester toujours vigilant, parce qu′il y a des fois des choses qui tombent sur vous sans que vous le sachiez. Moi, j′ai vu ce qui s′est passé dans ce pays en 1993. Il faut être vigilant. Quand il y a  génocide, menace de génocide, les premiers responsables  sont ceux qui gèrent les institutions de l′Etat.  Ce sont eux qui ont la mission première,  qui est constitutionnelle, de protéger les citoyens face à ce drame. Et dans tous les cas, chaque humain a un devoir de ne jamais accepter que des crimes aussi effarants se produisent dans notre pays. Chacun doit s′engager à être le premier à crier au cas où il y aurait de telles menaces. Moi  je serai le premier à crier s′il y a des menaces.

Selon votre analyse, quel intérêt aurait le Président  Kagame à déstabiliser  Burundi ?

Vous me posez une question à laquelle je ne peux pas répondre parce que je n’ai pas suffisamment d′éléments qui me permettent de le faire.

Quelle garantie concrète qu’il faut donner aux réfugiés pour  qu’ils rentrent dans leur pays?

Rentrer dans son pays procède d’abord d’une conviction intime de la personne concernée. Moi par exemple, en 1983, j′étais refugié au Rwanda et j′ai décidé de revenir. C′était une décision politique pour moi parce qu’il y avait des dizaines de milliers d′autres qui restaient au Rwanda, en Tanzanie, au Congo, etc. Pourtant,  je suis rentré en 1983.

Mais rentrer également et surtout de manière massive pour  les trois cents mille ou plus de réfugiés que nous avons procède également par des réponses apportées aux problèmes qui ont été à la base de leur départ à l’exil comme refugiés. Il faut donc identifier quels sont ces problèmes et leur donner une réponse.

En deuxième lieu, il faut préparer comment le réfugié qui s’apprête à rentrer va être réintégré dans la vie socioprofessionnelle de son pays. Ensuite, il faut réunir les moyens nécessaires pour favoriser cela : il faut commencer à penser par exemple  comment un cultivateur (un agriculteur) qui rentre va pouvoir vivre pendant le temps qu’il n’aura pas commencé à produire. Un ancien fonctionnaire comment il va être réintégré dans la vie professionnelle. Un ancien élève, un ancien étudiant, comment il va  se réintégrer dans le circuit de notre système d’enseignement.

Et généralement, ce qui favorise le retour des réfugiés c’est quand il y a justement des réponses politiques convaincantes  aux problèmes et aux questions qui ont été à la base de leur départ en exil.

Ne pensez-vous pas que le débat du nombre  des mandats dans la région n’est plus d’actualité depuis le changement  de la Constitution au Rwanda, l’élection de Denis Sassou Ng’uesso, pour ne citer que ces cas ?

Il y a ce qu’on appelle le credo chez les chrétiens. Visiblement, il n’a jamais changé  depuis 2000 ans. En tant que démocrate, j’ai un credo : la démocratie ne se vit pas seulement à travers les élections ; la démocratie n’est pas seulement la question des mandats. La démocratie c’est tout un ensemble d’aspects. Dans ma foi démocratique,  moi,  Sylvestre Ntibantunganya, je ne suis pas partisan de mandats illimités.

Certaines sources font état d’une certaine rupture de relations diplomatiques entre le Burundi et la Belgique. Quelles en seraient les conséquences pour le Burundi ?

Si vous voulez que j’exprime mon souhait, c’est que plutôt les Burundais, nous devons travailler pour étendre nos relations, étendre le monde de nos amis. Et s’il y a des problèmes- et il y en a visiblement- il y a plusieurs mécanismes de les résoudre que les uns et les autres connaissent, ces partenaires dont vous parlez et nous-mêmes.  Dans ma petite expérience politique, j’ai constaté que même des problèmes qu’on croyait insolubles au niveau politique ou diplomatique, finissent par trouver des solutions quand on les traite objectivement.

Peut-on savoir les grandes convictions du  président Ntibantunganya ?

Dans ma carrière politique, la première conviction, c’est ma fois dans la démocratie ; et la démocratie a des exigences. Je pense que sur ça, il faudrait que nous les leaders burundais, nous ayons le courage de nous laisser évaluer régulièrement.

En deuxième lieu, je suis très hostile à tout ce qui concerne la corruption, à tout ce qui concerne les malversations, à tout ce qui concerne l’utilisation irrationnelle  des moyens qui devraient être mis au profit du développement de la population  dans son ensemble.

En troisième lieu, je suis un homme de dialogue. Moi je parle avec tout le monde, y compris, des fois, avec des gens que certains diraient que je ne devrais pas aborder.

Vous êtes Sénateur, allez-vous prendre part aux prochaines sessions du Sénat au mois de février?

Il est dit dans notre Constitution qu′un ancien chef de l′Etat peut siéger.  On n’a pas dit que cest une obligation. Et le rôle majeur d′un ancien chef de l′Etat n′est pas de siéger  nécessairement au Sénat, c′est plutôt d′être un facteur qui contribue à asseoir tout ce qu′il faut dans ce pays pour la stabilité et la confiance. Il peut le faire en siégeant au Sénat, et nous l′avons fait. Moi je l′ai fait pratiquement de 2002 jusqu′en 2015. Maintenant aussi,  le jour où je jugerai que les conditions sont réunies, je jouerai ce rôle. Ceux qui ont dirigé le Sénat peuvent en être témoins : le rôle des anciens Présidents peut être  extrêmement positif et contribuant justement à asseoir la démocratie et la stabilité dans ce pays.

On est en 2017 mais on peut songer déjà à 2020. Allez-vous briguer le fauteuil présidentiel en 2020 ?

Est-ce que les candidatures sont ouvertes aujourd’hui ? Quand elles seront ouvertes, revenez me poser la question.

Bien des choses ont été dites sur votre retour. Mais revenons sur votre départ du Burundi. Pourquoi avez-vous décidez de quitter le pays  au début de  septembre  2015?

Je suis parti  effectivement au début du mois de septembre 2015. Je ne fuyais pas le pays contrairement à ce qui a été dit souvent à travers des manipulations à des desseins que je qualifie de malveillants. Moi, j′allais dans une réunion  à Bruxelles.

En deuxième lieu, j′ai la famille à Bruxelles. Tous mes enfants se trouvent là. C′était pour moi une occasion également de visiter la famille. J′avais prévu que je reviendrai deux ou trois semaines après mon départ et j′avais acheté un billet aller-retour en conséquence.

Mais  votre visite familiale a été plus longue apparemment…

Quand je suis arrivé à Bruxelles, j′ai trouvé  à l′aéroport que la police belge était paraît-il informée que je voyageais avec un passeport volé. Cela m′a fortement étonné puisqu′elle  me disait que c′étaient les services burundais qui avaient averti de cela alors qu′en partant, je suis passé par l′aéroport de Bujumbura, et le plus officiellement et le plus régulièrement du monde.

Alors il y a eu des tractations, des consultations et puis on m′a laissé passer en me disant que c′était un problème lié à la crise qui sévissait au Burundi. Quelque temps après,  j′ai parlé aux médias et quand les médias ont reporté cela, il y a eu une réaction du conseiller principal chargé de l′information et de la communication à la Présidence de la République ici, qui a dit non, que c′est malencontreusement que le numéro du passeport du Président Ntibantunganya s′est glissé parmi les numéros qui ont été transmis à Interpol.

Un long séjour qui s’apparente à un exil pour certains ?

J′ai séjourné en Belgique pendant tout ce temps si vous voulez, non pas comme refugié mais comme résident. Je n′ai jamais demandé le statut de réfugié. C′est pourquoi je dis de manière d′ailleurs ferme que je n′entends plus qu′il y ait des gens qui manipulent en disant que Ntibantunganya s′est rapatrié. Non, je n’étais pas refugié.

3 Comments

  1. Ntahitangiye

    “Mais, s′il y a un Président fort, ça serait bien ! Qu′est-ce que les Burundais attendent? Que les problèmes auxquels ils sont confrontés aujourd′hui trouvent une solution, c′est tout. S′il trouve une solution et que les Burundais sont satisfaits, ils feront le constat !”
    C’est une excellente idée.
    1)Nous voulons ou attendons un Président fort
    2)Qui trouve une solution aux problèmes auxquels nous sommes confrontés et c’est tout.
    3) Quand nous serons satisfaits nous ferons le constat dans les urnes.
    C’est cela qui doit plus guider la compétition de nos politiciens que la limitation des mandats, alternance, etc .
    Nous disons souvent:QUE LE MEILLEUR GAGNE.
    Je vous invite à suivre mon raisonnement:
    1) Que deviendrait le pays si un Président fort est remplacé (limitation de mandats) par un Président faible ?
    2)Il faut qu’un Président faible soit remplacé par un Président fort et pas l’inverse.
    3)Il faut qu’un Président fort soit remplacé par un autre Président fort.
    4)S’ils sont forts parce qu’ils savent trouver des solutions pour les problèmes de leur propre peuple, ils ne pourront que s’entendre parce que tous les deux cherchent la même chose ( les solutions).
    5)S’ils ne s’entendent pas, nous choisirons le meilleur dans les urnes et nous ne voulons plus des bagarres.

  2. Je trouve que Ntiba a été très prudent dans ses réponses donc, pour moi, il aurait dû en dire plus…Mais quand-même un coup de chapeau d’avoir décidé de rentrer. Le CNARED devrait alors suivre l’exemple!

  3. nyaburunga

    Le nom ‘CNARED’ est pur et simple synonyme a la faim, la ventre, aveugle. Ntiba change revolver de l’epaule doucement. Il dit pas clairement son position. Vous le voyer tres bien.
    Pourquoi nos futur va etre diriger par ces memes individus du passe? Don on connait tres bein les trahisons. C’est vraiment inacceptable, qu’on continue a etre definit par ces memes gens. Un simple petit popularite, dons, chacun se croit devenir dirigeant.

Leave a Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*